Johanna Baudou

Dawn Of Time

Exhibition June 7 — June 27 2026

Johanna Baudou

La mémoire, je la porte en moi.

Elle traverse la surface de ma peau à chaque fois que je touche quelque chose, surtout lorsqu’elle est poreuse.

La mémoire, je la perds en moi.

Elle se dissipe à chaque inspiration, à chaque expiration.

Je la porte et je la perds.

Ce jeu est infini. Elle et moi, nous sommes des amies de longue date.

Quand j’ai appris que mon père commençait à perdre sa mémoire, je me suis donnée pour tâche de me remémorer chaque jour un peu plus de lui, de sa personne et de ce qu’il a voulu me transmettre.

Depuis qu’il perd chaque jour un peu plus de sa mémoire, je me rappelle chaque jour un peu plus de nous, de lui et de maman.

Ces pièces sont pour lui et pour elle.

Des lettres qu’iels ne liront probablement jamais.

Haleh Chinikar, Bruxelles, Avril 2026

Dans son premier Solo Show, intitulé Miroir/ Mémoire, la poétesse et artiste plasticienne iranienne Haleh Chinikar pose les piliers fondateurs de sa pratique : le textile, l’écriture poétique et le papier froissé. Dans ses œuvres hybrides, elles y convoquent la finesse du tissage sur lequel elle brode ou écrit avec patience, parfois un mot solitaire, parfois des poèmes, parfois en farsi “sa langue d’origine” parfois en français “sa langue d’adoption”.

Dans cette exposition sensible et organique, elle y explore la mémoire qui s’érode, qui s’efface, qui s’abîme, qui s’effiloche, quasiment toujours accompagnée de mots, ces mots tels une présence indissociable de sa création.

Ne dit-elle pas dans son recueil poétique*

“J’aime écrire sur les enveloppes. Elles sont mes alliées contre l’oubli.”

N’écrit-elle pas plus loin

“c’est le mot qui me fait tenir..}

“c’est le mot qui me donne de l’espoir.”

Et pourtant ces mots sont-ils encore ses “alliés” ?

Il suffit d’observer les œuvres textiles écrites en farsi sur le papier froissé, les phrases sont raturées, quasiment illisibles même pour des persanophones. Et ces miroirs décapés, dans lesquels les reflets sont morcelés, l’identité des un·es et des autres methamorphosé·es, méconnaissables.

Ces mots, ces textes, ces poèmes, sont des lettres d’amours adressés au père tant aimé, celui qui lui a donné le goût de la poésie, de la beauté, à celui qui est atteint par cette maladie tragique dont l’on ne veut pas prononcer le nom.

Enfin, cette œuvre que l’on ne peut ignorer, brodée en français : RUPTURE, au P incomplet, cassé. Elle peut évoquer tant de choses, mais il faut, ici, rappeler que cette exposition s’est préparée dans un contexte géopolitique très particulier, depuis janvier 2026 la guerre sévit en Iran, pays de naissance de Haleh Chinikar et où ses parents y habitent, sans oublier ces soixante-et-un jours de black-out numérique vécus tel un néant, un éloignement imposé, mais aussi, confie-t-elle la peur “d’oublier le son de sa voix”.

“Entre nos corps, le vide. La loi de la distance”*

“Ces pièces sont pour lui et pour elle.”

“Des lettres qu’iels ne liront probablement jamais.”

Si la perte de la mémoire, est un thème intimement lié à l’histoire familiale de l’artiste, il n’en reste pas néanmoins universel. Sans jamais tomber dans le pathos, et ce malgré la dureté du sujet, Haleh Chinikar errant dans cette entre-deux, semble conjurer à travers ses créations raffinées et délicates, des formes et formules ancestrales dans une tentative “ de détruire les ténèbres au profit de la lumière”.

où est ma maison ?, Haleh Chinikar, aux Éditions La place, 2021

Texte écrit par Golringue Huchet